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2005/12/7

Prologue sans suite

Voilà déjà plusieurs minutes que Morphée l’avait accueilli dans ses bras frêles et délicats, l’étreignant avec douceur pour le bercer au son d’une voix à la beauté irréelle. Suivant le fil de cette douce mélopée, il s’abandonna encore et encore au milieu du labyrinthe de son inconscient, longeant des corridors exigus dont les portes pouvaient aussi bien receler ses désirs les plus fous comme ses pires craintes.

Au cœur du dédale de couloirs matérialisé par sa pensée, il aperçut enfin un autel d’un blanc immaculé orné de pierreries luminescentes. Au sommet de l’ouvrage de cinq mètres de haut et accessible par une volée de marches, reposait une mince silhouette sur laquelle était tendue une fine pièce de soie véritable. La luxueuse étoffe épousait parfaitement les formes voluptueuses d’une jeune femme étendue sur la pierre lisse. Dans l’instant qui suivit, nul ne bougea.

Soudain, une force invisible le plaqua violemment au sol tandis que l’espace autour de lui s’emplissait d’une chaleur suffocante. Il était à présent incapable d’esquisser le moindre geste et respirait avec difficulté dans cette atmosphère où l’oxygène se raréfiait.

Ses poumons le brûlaient et ses membres ankylosés ne semblaient plus lui appartenir tandis que toute sensation quittait son être. Seule demeurait une indicible douleur qui s’insinuait en lui au-delà de toute frontière rationnelle. C’était comme si son âme même était mise au supplice, le forçant à s’abandonner au mal qui le rongeait. Et c’est ce qu’il fit lorsqu’il n’eut plus ni les capacités physiques, ni la volonté mentale de se battre contre un adversaire immatériel.

C’est alors que tout s’arrêta subitement. Relevant la tête, il parvint à distinguer une dernière fois l’autel avant son réveil, et ce qu’il vit resta gravé en lui depuis ce jour : les pierreries irradiaient d’une lueur rougeâtre tandis qu’une silhouette se découpait nettement dans le halo lumineux qui baignait la scène. Puis l’éclat aveuglant s’estompa, et il vit le visage du destin…

 

                                                                                                            Jason Caine.

2005/12/2

Pas d'écrits vains...

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Entretien avec Lionel DUROY. (Livres Hebdo N° 595. Vendredi 1 avril 2005.)

 

Selon vous, l’écriture est-il « le plus sûr moyen de sauver de l’oubli, du néant, certains héros et moments de notre vie » ?

 

Je ne connais pas d’autres moyens de résister à la destruction, momentanément du moins, puisque sur la durée on ne résiste pas au néant. Comment vous dire ? Je trouve que l’écriture est la seule occupation digne de notre condition. Très tôt, avoir un métier dit « normal » m’a semblé un peu ridicule au regard de ce qui m’attendait, mourir, disparaître. Je ne me sentais pas de faire le comptable, par exemple, ou le représentant de commerce, comme si j’avais l’éternité devant moi. Non, je voulais que mon occupation soit étroitement liée à cette découverte que nous faisons vers l’adolescence et qui, à mes yeux, balaye tout le reste : la vie est éblouissante, et cependant elle va nous être retirée. Je pense que je me suis trouvé assez en colère quand je l’ai compris, et que mon désir profond a été de résister. L’écriture est l’unique riposte possible. En mettant la vie en mots, on sauve provisoirement des fragments d’existence. Et pour celui qui écrit, il se passe alors une chose merveilleuse : tout ce qu’il a aimé, touché, embrassé, peut être sauvegardé du désastre et trouver un semblant de sursis dans ses propres livres. Parfois, on a aimé une femme exceptionnelle, on s’appelle Tolstoï, et alors on laisse derrière soi Anna Karénine !